Nous nous opposons fermement au manifeste «
Nous, féministes ». Car il instrumentalise d’une part le féminisme et d’autre
part le risque d’un retour de la droite au pouvoir ; ceci pour avancer des
pions politiques sexistes. Les situations d’urgences sont propices à la méthode
du faux choix, elle-même de plus en plus utilisée pour diviser les féministes.
Nous la dénonçons : nous sommes contre Sarkozy et contre l’agenda de l’actuelle
vague « féministe »[1] qui inspire ce
manifeste. Nous dénonçons ce texte qui « tente de nous instrumentaliser en
prétendant défendre le droit des femmes », ceci en libérant « les sexualités » et
en articulant les luttes. Car loin d’articuler les luttes ou proposer une
utopie, ce manifeste s’inscrit dans l’agenda androcentré qui, depuis des
années, insulte les femmes et intimide les féministes par le chantage au
racisme ou au mépris de groupes stigmatisés. Trois signes évidents dans le
texte -cette triade est un classique des agendas androcentrés : ᴥ l’usage de l’insulte sexiste ᴥ
l’ignorance stupéfiante des violences sexuelles ᴥ
une défense de la prostitution.
D’emblée nous rappelons un
mécanisme de base de la logique de classe : les revendications androcentrées
évacuent la voix des femmes, et ce silence n’est pas un simple oubli mais un
agenda point par point antagoniste aux intérêts des femmes. De fait, les
principes même du féminisme sont vidés et inversés dans ce manifeste.
Explications.
Le féminisme se définit de focaliser spécifiquement sur les femmes en
tant que groupe opprimé par les hommes.
OR : Le manifeste mêle hommes et
femmes, dans une même vulnérabilité (face au capitalisme, au colonialisme, au
fascisme, etc.) ou dans une même domination. Une chose le démontre : l’usage du
E collé partout alors qu’un texte féministe doit savoir pointer la ligne de
fracture de classe qui divise les groupes ou les individus.
Le féminisme consiste à focaliser sur les violences sexuelles des
hommes contre les femmes. Car elles visent les femmes comme « femme » : cette
réassignation à la caste inférieure a des conséquences spécifiques sur nous au
plan individuel et au plan global. C’est la principale méthode qu’utilisent les
hommes pour reproduire leur pouvoir.
OR : L’expression « obscur objet
du désir » vient de deux hommes misogynes (Buñuel et Lacan). Mais surtout, la
seule violence sexuelle soulevée par le manifeste est le caractère «
obligatoire » de l’hétérosexualité. Le texte fait-il référence à la «
contrainte à l’hétérosexualité » que les féministes radicales dénoncent, à la
série d’actes de dressage que vivent les femmes ? Dès la cour de maternelle,
des garçons nous soulèvent les jupes (agression sexuelle), puis, des exhibitionnistes
nous terrorisent sadiquement (agression sexuelle), puis, le petit copain use du
chantage affectif, profite de l’absence des parents ou de nos contradictions
pour obtenir notre « consentement » (viol), puis vient le chantage revisité à
la sauce porno, ou la pression à la maîtresse (viol par conjoint), le recours à
la prostitution (viol payant), et enfin, à la retraite, quand on est totalement
dépendante de monsieur après une vie entière de spoliations, le chantage
économique (viol par conjoint) … Non bien-sûr, tout cela n’existe pas dans le
manifeste. Il y a les jouets sexistes, « l’hétérosexisme » et ses rôles de genres,
la publicité … mais les « obligations », où agissent-elles ? Dans nos têtes :
les idées que nous font les images et les jouets. Et à quoi elles nous poussent
? A être « straight ». Et être « hétérosexuel ». L’hétérosexualité, c’est
oppressif d’être « normatif ». Attention : ça n’opprime pas les femmes «
straight », non, ça opprime les queer, les "anormaux" selon le mot
cher à Foucault. Le retournement est total : non seulement les femmes ne sont
plus dressées à l’hétérosexualité par la violence masculine, mais elles
oppriment, en tant que normales, les hommes anormaux.
Que des féministes se contentent
de parler des publicités (sans même dénoncer ses liens avec le secteur
pornographique) et des jouets pour finir par dénoncer « l’hétérosexualité
obligatoire », tout en situant leur combat dans une politique sexuelle (queer),
en dit long sur leur absence de conscience de classe anti-sexiste.
Le féminisme consiste à nommer l'agent de l'oppression, à savoir
l’ennemi principal et nos principaux ennemis, les hommes.
OR : Le manifeste escamote
l'agent de l'oppression par les deux procédés masculins typiques : abstraction
pour nous jeter dans la confusion et victimisation de certains hommes (les
queer) pour nous amadouer. Les auteures ne dénoncent qu’un autre abstrait
(fascisme, colonialisme, capitalisme, néolibéralisme – mais sans jamais nommer
le patriarcat), déniant ainsi la responsabilité collective qu’ont les hommes à
notre malheur. Or c’est eux qui ont le monopole des ressources, des armes et du
pouvoir pour créer ce système néolibéral, colonial et guerrier.
Ce silence est suspect. Car
depuis des années, « l’articulation » des oppressions sert à nier l’antagonisme
de sexe : on défend des hommes stigmatisés, mis en danger par les féministes ;
on dit certains groupes d’hommes inoffensifs pour certains groupes de femmes ;
en tant que féministes, on s’allie à des hommes opprimés par des femmes et on
accuse des femmes d’opprimer d’autres femmes ; tout ceci sur fond d’occultation
des violences sexuelles. Il ne s’agit pas d’articulation mais de rappel à
l’ordre de certaines féministes qui menacent trop les intérêts de groupes
androcentrés.
Le féminisme ici se détourne des enjeux sexistes et des femmes
pour se résumer à donner des gages de pureté à d’autres groupes mixtes avec
lesquels les militantes sont en conflit de loyauté. « Nous ne laisserons plus
instrumentaliser le féminisme pour vous opprimer, amis queer, racisés,
prolétaires », voilà le seul message fort d’un manifeste féministe désormais
(il clôt le manifeste ; et le « Pas en notre nom » est le seul slogan féministe
produit par la nébuleuse anti-CNDF, à côté d’un agenda pro-industries
sexistes). Il ressemble à une tentative de quadrature du cycle des oppressions,
et comme d’habitude, les femmes en tant que classe en sont exclues pour le
boucler. Pourtant, l’articulation est possible et indispensable.
OR : Quand le manifeste parle de
« nos corps », c'est pour défendre le voile et la prostitution ... au nom des
femmes bien sûr ! Du respect de leur « choix ». Il est frappant de voir que
dans ces deux systèmes de marques et de violences, ce soit toujours le
comportement de la victime qui soit scruté : les réactionnaires pour dire
qu’elle a fait le mauvais choix, qu’il faut donc la purifier, les «
progressistes » pour dire qu’elle a fait le bon le choix, qu’il ne faut donc
pas la mépriser. Ceci témoigne d’un androcentrisme particulier : celui qui
organise le système agresseur. C’est l’agresseur qui responsabilise la victime
des comportements qu’il obtient d’elle ; ce sont les dominants qui
responsabilisent les opprimées des fautes et des hold-up qu’ils commettent en
masse. Leur but ? Masquer totalement leur stratégie d’agresseur ou, au plan
global, leur système de violences. De fait, ces mêmes « progressistes »
opposent sans cesse le « choix individuel » des stigmatisées à toute analyse du
système de violences qui les stigmatisent. Ainsi, ils se déchargent de
l’analyse et surtout de tout jugement politique quant à l’institution et au
pouvoir religieux ou au système proxénète.
Les théories et pensées féministes sont ancrées dans notre communauté
d'expériences du sexisme. Il nous faut refuser le point de vue masculin,
décoloniser notre vie quotidienne, nos sources de réflexion, voire de
militance. Seule condition pour nous protéger au mieux des agressions et
exploitations que nous subissons, avant la mobilisation de masse.
OR : Le manifeste centre sa
pensée exclusivement sur les hommes comme sujet universel, et notamment sur
leurs propres expériences de l'oppression. Le manifeste, comme de très nombreux
tracts ou textes queer et sex-positiv , célèbre un sujet de l’oppression calqué
sur le mythe de l’ouvrier du 19ème s. ou de l’homme esclave de la traite :
poing levé, vraiment écrasé mais debout, recourant à la force et à l’escalade
de violence pour se libérer ; celui qui ne « baisse jamais son froc » quitte à
surenchérir dans le jeu coqs, ne « se rend pas à l’ennemi ». Dans ce tableau
viriliste, les femmes en tant qu’opprimées font tâche : caste écrasée par et
pour la sexualité, nous sommes dressées à « nous donner » à l’ennemi ; brisées
dès l’enfance, nous sommes dressées à ne jamais le rejeter, même en parole,
même s’il nous hait ouvertement, même s’il exprime ses voeux de mort
quotidiennement ; opprimées depuis des millénaires, les forces qui nous
écrasent paraissent banales : nous n’avons pas de glorieux passés pour
galvaniser nos révoltes intimes ou collectives, nous résistons, certes, mais le
plus souvent intérieurement, en opposant silence et retrait parfois radical en
soi ou, si ce n’est plus possible, hors de soi. Les féministes radicales aussi
font tâche dans le champ de bataille, peu enclines à s’autodétruire en
surenchérissant dans l’insulte ou la violence sexuelle. Pour cette raison
misogyne (et aussi pour défendre la prostitution), le manifeste ne mentionne
aucune féministe ayant lutté contre les violences sexuelles (Andrea Dworkin,
Diana Russell, Marie Victoire Louis, les collectifs CFCV ou AVFT …). Non, leur
sujet féministe est plus fier que ça, il lutte contre des oppressions beaucoup
plus légitimes : il porte haut les idées historiquement rendues légitimes par
des hommes (racisme, nationalisme, consumérisme, classisme) et leurs méthodes
(usage des armes). C’est plus "power". Les revendications axées sur
la violence sexuelle n’existent pas pour ce fier sujet, car elles sont
méthodiquement niés et effacés dans l’Histoire des luttes que les hommes
réquisitionnent.
Le féminisme a pour objectif de libérer les femmes de l'oppression des
hommes.
OR : En effaçant toute notion de
violences sexuelles, prostitutionnelles et reproductives, le texte s’aligne sur
les prérogatives masculines, il perpétue la conspiration des oreilles bouchées.
En parallèle, il endosse une revendication de groupuscules pro-prostitution. En
ne disant mot sur le système prostituteur ni sur la pornographie, le manifeste
s’inscrit dans la « libération sexuelle » chère aux foucaldiens : non pas
libérer la sexualité des femmes mais la libéraliser, c'est-à-dire transformer
la classique appropriation collective des femmes par les hommes en
appropriation tarifée, cotée en bourse, et segmentée par secteurs de plus en
plus spécialisés. Le message est clair : les auteures acceptent les noyaux durs
des violences sexuelles, occultent les systèmes (hétérosexualité et
prostitution) qui les créent … y voient-elles une voie de libération pour les
femmes comme nombre de queer sex positiv ? La violence (sadique, échangiste,
pornographique ou prostitutionnelle) comme sexualité libre, pourvu que certains
droits du travail soient respectés … un agenda féministe ? Non. Le viol
généralisé dans un capitalisme à visage humain. Le manifeste ici participe au
grand plan de réajustement structurel en matière de politique « sexuelle »,
lancé par les proxénètes il y a plus de 50 ans, pour briser définitivement la
révolution féministe, et rétablir sur les femmes une violence sexuelle légitime
d’ampleur encore inégalée.
Le féminisme repose sur et renforce l’amour des femmes : sororité et
amour-propre.
OR : Ce manifeste insulte les
femmes. Les insultes dans ce texte ne sont ni un « dérapage » ni une fantaisie
anodine. C’est un procédé aussi vieux que le patriarcat : « Vas mon frère,
insulte les femmes, si tu ne sais pas pourquoi, elles, elles le savent, et par
honte et mauvaise conscience, elles te suivront ». Méthode ultra efficace quand
les insultes proférées sont celles qui nous désignent comme caste méprisable («
immorale, amorale ») ou profiteuses (« demi-mondaine »). A observer les queer
sex positiv et autres pro-prostitution, on est frappée par une chose : aucune
catégorie de femme n’échappe à leurs insultes. Ils nous ont tout fait :
> les victimes de viol = « s…
» (axiome des SlutWalk) ;
> les femmes en prostitution =
« p… » ;
> couchant toutes pour de
l’argent ou des avantages matériels, les femmes, en fait, seraient toutes des
prostituées (axiome des activistes pro-prostitution) donc toute femme = « p… »
;
> celles qui jouissent dans
leur sexualité = « s…. » et parfois des « maso » ;
> celles qui refusent les
insultes au nom du respect dû aux femmes par les féministes (au moins !!) = «
puritaines », « sexophobe », « putophobe » … la liste est longue. Nous avons
toutes notre épithète, mais pas un seul dominant, en tant qu’homme, n’est
insulté.
Il est incroyable d’insulter les
femmes en se prétendant féministe ! Il est encore plus inadmissible que
d’autres féministes ferment les yeux sur ce procédé, en répétant, avec les
agresseurs, que l’insulte est inoffensive. Une violence qui ne sidère ni
n’alimente la haine de soi ? Magique, non ? Mieux, elle libère. Elle donne de
la force à des manifestes « subversifs ». C’est une violence thérapeutique et
constructive, comme la fessée … Ben oui, les « coincées », c’est bien connu
depuis les sexologues, faut les libérer à coup d’effractions, mentales sinon
physiques. Au plan de la violence verbale, rien de mieux que l’insulte pour
briser l’intégrité mentale, car l’insulte à caractère sexuel profère toujours
une menace de viol.
Le féminisme consiste à analyser l’oppression pour transmettre aux
femmes un sentiment de préjudice (à la fois physique, moral, économique,
inestimable et indicible) qui leur permettra de se mettre en révolte contre
leurs agresseurs.
OR : Ce manifeste « féministe »
nous sert le mensonge patriarcal parfait : « l’entretenue », la « demi-mondaine
», vénale et sexuelle, il fait coup double. Ces deux stigmates sexistes
retournent le rapport d’exploitation en faisant passer les hommes pour les
pourvoyeurs de richesses et les femmes pour des parasites ; et pas n’importe
quel parasite, celle qui « couche » « par intérêt ». Traiter une de nos
pionnières de « pute » « entretenue », fallait l’oser, mais ce n’est qu’une
surenchère sexiste dans une mise à prix déjà lancée avant : faut-il s’en
étonner, c’est un homme qui le premier a lancé l’assaut, un activiste
pro-prostitution.
Nous rappelons donc quelques
vérités simples à ces féministes sexistes : les politiques sexuelles et
économiques du patriarcat ne sont nullement des « transactions », des « négociations
» ou « arrangements » « économico-sexuels », du « donnant-donnant » où madame
gagne sa vie tout en couchant. Une oppression est …. une oppression. Mais
surtout, les femmes n’ont pas un passé de coucherie, ni pour le « plus vieux
métier du monde » ni pour la « sécurité » domestique. Elles ont un passé et un
présent lourd de violences sexuelles, de persécution à des fins reproductives
et sexuelles et économiques, de meurtres, tout cela enterré dans les fosses
communes de l’histoire, ornées d’insultes, de stigmates et de préjugés. Un
passé et un présent trop graves pour que quiconque se permette de nous insulter
ou de jouer avec les mots de notre humiliation. Encore moins pour nous appeler
à nous libérer de ce passé et de ce présent.
ὯὯὯ
Pour nous servir votre agenda,
amis queer sex-positiv, veuillez s’il vous plaît désarmer votre langue, elle
fourche trop souvent dès qu’il vous faut articuler sexisme - le mot et ses
choses.
Veuillez réprimer vos réflexes,
les classiques des agendas androcentrés : •
l’usage de l’insulte sexiste •
l’ignorance stupéfiante des violences sexuelles •
une défense de la prostitution. Car vous sabotez la lutte des femmes. Un
exemple d’actualité : ce n’est pas votre manifeste qui pourrait répondre à
Gérard Ducray et à sa clique de complices installés en haut lieu : • les harceleurs sexuels utilisent bien moins que l’insulte
sexiste pour briser leurs victimes, or celle-ci vous galvanise ; • comme vous, les institutions qui les couvrent occultent
l’écrasante majorité des violences sexuelles, et nomment celles qu’ils
reconnaissent par euphémismes et mots sexualisants ; • le
système prostitueur est au coeur de la violence sexuelle masculine et sa
réglementation est un facteur aggravant [cf. Prostitution, Research &
Education], or vous revendiquez pour que les femmes y trouvent une place, avec
l’aide de l’état.
04.05.2012
A Ginva & binKa
[1] Sex Positiv feminism :
agenda pro-industries sexistes (SadoMaso ou porno ou échangisme ou
prostitution, et leur secteur "jouet" : sex toys, lingerie). Leurs
slogans sont, comme pour tous les libéraux, de grands mots (Liberté, autonomie,
libération sexuelle) qu'ils vident de leur sens révolutionnaire pour y cacher
tous leurs dispositifs contre-révolutionnaires. Les Queer sont des
idéalistes qui récusent les analyses radicales de l’hétérosexualité, ils-elles
ne dénoncent qu’un « système de pensée idéologique faisant de l'hétérosexualité
la norme unique à suivre en matière de pratique sexuelle».Cf.aussi MacKinnon,
1996.
Inutile de dire qu'il s'agit d'un texte rigoureux , bien articulé et ...vital !!! Y'en a marre de ces relativistes qui négligent la réflexion politique ! Je recommande ce texte à bien des égards , il s'agit aussi d'un bon moyen de mettre fin aux préjugés contre le féminisme radical , qui est pour moi , l'avenir du mouvement et des femmes.
RépondreSupprimerFeminist21st.
Merci pour votre réponse! Il est temps d'exorciser notre féminisme de la réquisition virile des hommes, qui nous contraignent par tous les moyens à avaler leurs perversions et idéologies salaces recyclées et présentées comme féministes. Cessons d'être dupes de leur farce sadique! Ne laissons plus les hommes redéfinir notre libération!
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RépondreSupprimerMerci pour cette prise de position rafraîchissante !
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